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Réflexions à propos de
« vous avez du courrier
»
Vendredi matin, il y a trois
jours pleins de cela, Monsieur Martin devait m'envoyer un courrier.
Sachant qu'il faut compter deux jours ouvrables pour que ses lettres me
parviennent (seul le dimanche n'est pas ouvré), ce matin, je me
suis inquiété de n'avoir toujours rien reçu, et je
lui ai téléphoné. Il m'a dit avoir posté sa
lettre avec un jour de retard.
a) Je vais recevoir sa lettre demain
b) J'aurais dû la recevoir aujourd'hui
c) Je vais recevoir sa lettre mardi
d) Je vais recevoir sa lettre mercredi
e) Je vais recevoir sa lettre quatre jours après le jour où il devait me l'envoyer
IUFM Clermont-Ferrand 2004
L’attitude des élèves en
résussite scolaire est intéressante. C’est un QCM.
Cette forme n’est pas familière aux jeunes
français. Surtout quand on en leur explique le système de
notation. 1 point pour une bonne réponse, 0 point pour absence
de bonne réponse., -1 point pour une réponse fausse.
L’idée qu’on puisse avoir une note négative
les surprend mais ne les déstabilise pas. Avec les
élèves ordinaires il faut s’attendre à des
réflexions du genre « c’est pas juste » ou
« on a bien le droit de se tromper », « des
points négatifs on n’a jamais vu ça ». Les
bons élèves s’engagent dans une réflexion
sur la stratégie. Il faut évaluer son degré de
certitude avant de décider et savoir se retenir de
répondre en cas de doute. Il est préférable de ne
donner qu’une seule réponse dont on est sûr qui
rapporte un point et éviter une deuxième réponse
dont on n’est pas sûr et qui risque de vous ramener
à zéro. Donc éviter de se lancer dans le «
faire » pour échapper à son angoisse. Au
delà des réponses évidentes il faudra consolider
sa réponse par un raisonnement qui n’est pas explicitement
demandé. Donc prendre l’initiative de
réfléchir. Les études PISA de l’OCDE
montrent que les élèves français raisonnent bien
si on le leur demande mais ont des difficulté à mobiliser
une méthode par eux même. Les élèves
français ont une propension à répondre à
l’intuition. Les bons élèves eux ont
l’habitude de justifier leur réponse, ils savent ne pas
s’enfoncer prématurément dans l’exercice. Le
débat sur la stratégie les a intéressé. Ou
était-ce une stratégie d’évitement du
problème ? Avec ces élèves on peut en douter.
Je leur demande de lire rapidement le texte, sans les questions,
et de me proposer un titre. Les élèves ordinaires disent
: « une sombre histoire de lettre » ou « le courrier
marche mal » ou « un mauvais week end ». Les bons
élèves eux sont plutôt dans : «
l’incompréhension », ou « difficile de
s’entendre » ou « le retard ». Le niveau de
synthèse est plus abstrait, dans la relation entre humains ou
avec le temps.
Puis vient le moment de la lecture de la consigne. Elle est
placée sous le sceaux de la complexité et de
l’ambiguïté. D’amblée ils entrent en
perception analytique. Ils découpent le texte en unité
d’information et élabore du sens, Ils sont exhaustifs puis
synthétisent au niveau du sens. Le bon élève sait
se poser des questions. « Vendredi matin, il y a trois jours
plein de cela, » : Conjugaison au présent donc quel jour
sommes-nous ? Que veut dire trois jours pleins ? Trois jours
francs, donc samedi, dimanche, lundi, auquel cas nous sommes le
mardi ? Ou trois fois 24 heures, et alors nous sommes le lundi ?
Comment tranche-t-on quand on ne sait pas et que l’on n’a
pas de moyen extérieur de savoir ? Ils décident de garder
les deux hypothèses. Ils sont dans le raisonnement
hypothético-déductif. C’est la suite qui,
éventuellement permettra de choisir. Il faut être capable
de poursuivre le travail avec le doute qui vous précède.
D’autant que la phrase suivante ouvre elle aussi un doute que
veut dire « deux jours ouvrables » ? Le jour
d’envoi et le jour de réception au quel cas le courrier
arrive le lendemain samedi ou le surlendemain c’est-à-dire
le lundi. Le fait que l’on ne compte le dimanche ne les
gène pas.
Certains annoncent la réponse directement : nous sommes lundi la
lettre devait arriver aujourd'hui, car jour plein veut dire une
rotation de la terre. Comme elle est partie samedi et qu’elle
doit arriver le surlendemain ouvré, elle arrivera mardi donc a)
c) et e). C’est la réponse officielle du concours.
Je leur pose alors la question du « toujours pas reçue
». J’ai droit à une réponse repoussoir :
« vous vous posez trop de questions ».
Mais j’ai déstabilisé le groupe. Commence alors une
exploration des possibles. Ce travail est collectif. Un
véritable feu d’artifice intellectuel.
Si la lettre doit arriver le lendemain ouvré du jour où
elle est postée et que nous sommes le lundi c’est b) qui
convient. a) et c) restent hypothétiques, car si elle
n’est pas arrivée aujourd’hui c’est
qu’il y a une anomalie et rien ne prouve qu’elle arrivera
demain.
Si la lettre doit arriver le lendemain ouvré du jour où
elle est postée et que nous sommes le mardi aucune
réponse ne convient.
Si la lettre arrive le surlendemain ouvré,
c’est-à-dire devait arriver le lundi et que nous sommes le
lundi il y a problème avec le « toujours rien reçu
» qui signifie qu’on est le lendemain du jour où on
l’attendait. Le dimanche étant exclu c’était
le samedi qui contredit surlendemain de vendredi
Si la lettre arrive le surlendemain ouvré et que nous sommes le mardi alors la réponse est b).
La séance s’achève, le problème en restera
là. Je précise que je n’ai pas plus de
réponse qu’eux, mais qu’ils ont fait un travail
remarquable. Et que c’est l’essentiel.
Qu’en déduire en termes de fonctionnement intellectuel ?
D’abord ils ont tranché correctement « jours pleins
» et « jours ouvrables ». Manifestement ils ont des
connaissances ou le bon sens de la vie quotidienne. Le plus
étonnant est que personne n’ait vu le problème du
« toujours ». Mais quelle agilité dans le
raisonnement hypothético-déductif ! Il est vrai que ce
sont des élèves de lycée donc plus
âgés et d’un niveau élevé. Cette
capacité à initier de l’intérieur un
raisonnement est probablement un des outils de la réussite. Nous
ne sommes pas dans la pensée qui vagabonde mais bien dans un
raisonnement construit, bien articulé et rigoureusement
relié aux données du monde extérieur ? Je
n’ai jamais essayé cet exercice avec des
élèves ordinaires. Mais on sait que
l’élève en difficulté ne sait que penser sur
les traits de surface, sans montée dans les aires associatives.
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