Réflexions à propos de
« les enfants c’est bien du souci
»
Monsieur et Madame Martin ont cinq enfants : Adeline, Baptiste, Corentin, Dorothée et Elise.
Baptiste est né avant Adeline qui est située en âge entre Corentin et Elise.
Dorothée est plus âgée que Corentin.
Elise est plus jeune que Corentin; elle est née après Baptiste.
Qui est le plus jeune des enfants Martin ?
(Concours d'entrée à l'IUFM Poitou-Charentes 2003)
Anodin cet exercice ? Pas si sûr.
L’observation des nombreux élèves mis
face à cet exercice, révèle une
multitude de facettes.
La présentation de l’information
est complexe. Nous n’avons ni âge ni date de
naissance. Nous ne sommes pas dans les données brutes mais
uniquement dans les relations entre des donnée qui restent
inconnues. Le mélange de dates de naissance et
d’âges complique encore la structuration de la
pensée. On ne peut pas traiter simultanément deux
informations de natures différentes. Bien que dates de
naissance et âges soient lié, leurs
systèmes de relations internes sont inverses. Etre
né avant rend plus âgé. Les circuits
neuronaux ne peuvent être activés
simultanément. Quand l’un est stimulé,
des processus inhibiteurs bloquent l’autre. Il faut donc
faire un choix. Prendre une initiative. Certains
élèves semblent avoir du mal à dire
« je ». Le choix étant fait il faut
reformuler le texte pour le rendre homogène relativement
à notre choix. La encore il faut prendre
l’initiative.
La structure syntaxique est parfois complexe.
« située », au féminin, renvoie
à Adeline, le nom le plus proche et avant dans la phrase.
Mais « elle est née » renvoie
à Elise qui n’est pas le nom le plus proche.
L’aptitude à la pronominalisation est
révélateur de la capacité à
lever l’ambiguïté. Le renvoi à
un référent qui n’est pas
immédiatement à côté dans la
phrase montre l’empan de lecture de
l’élève. Voilà pourquoi
certains élèves ont des difficultés
à lire.
De plus une ambiguïté
s’installe dès le début avec Adeline
qui est située en âge entre Corentin et Elise.
L’incertitude est très destructrice chez certains
élèves. Prenons garde que l’ordre dans
la phrase n’induise un ordre sur les âges.
La question mérite aussi notre attention. Les relations nous
incitent à établir un rangement. Est-ce
indispensable pour répondre à la question ?
Pour traiter l’information à ce
niveau de complexité il faut avoir une lecture fluide. Les
élèves qui en sont encore au syllabique
consacrent trop d’énergie au
déchiffrement et ne peuvent accéder à
une telle gymnastique sur le sens du texte. Non pas qu’ils en
sont intellectuellement incapables, mais ils ne peuvent pas
à la fois lire et comprendre.
Maintenant venons en aux stratégies. La grande
majorité des élèves
procèdent au rangement des enfants. Il y a une nette
préférence pour ranger selon les âges.
Très peu travaillent sur les dates de naissance. Il faut
dire que la question porte sur l’âge. Certains
placent les enfants sur une droite orientée. Aucun
n’utilise la relation d’ordre « <
» ou « > ». Même avec
les « bons » élèves de
seconde, la formalisation mathématique ne vient pas
à l’esprit. Ils préfèrent
rester en visuel sur du figuratif. Par contre certains, sans faire de
droite, écrivent les noms dans l’ordre des
âges, sans préciser le sens du rangement. Une
simple concaténation avec un ordre implicite. Il faut
absolument aborder le sujet avec le groupe, car la diversité
humaine rend l’implicite très incertain.
Enfin il est très rare de voir un
élève travailler par élimination pour
trouver directement le plus jeune. On compare deux
à deux de proche en proche en éliminant
à chaque fois le plus âgé. En situation
de concours, il y a une contrainte temporelle qu’on ne peut
pas négliger. Trouver la bonne réponse est
certes nécessaire, mais la méthode la
plus courte est encore la meilleure. Voyons cela de plus
près.
Baptiste né avant Adeline est plus
âgé donc éliminé. Adeline
est entre Corentin et Elise donc Adeline n’est pas la plus
jeune. Pour l’instant c’est Corentin ou Elise.
Dorothée plus âgée que Corentin est
éliminée. Elise plus jeune que Corentin donc on
élimine Corentin et à ce stade c’est
Elise qui reste. Le renseignement Elise née après
Baptiste élimine Baptiste qui était
déjà éliminé. Donc ce
dernier renseignement est superflus. Comment le concepteur du sujet
a-t-il fonctionné dans sa tête ? S’il me
lit…
Cette méthode amène la Bouilloire magique
à évoquer les informaticiens qui utiliseraient un
tri de la pierre ou un tri à bulle.
Quand les élèves ont
restauré leur estime de soi et que le groupe a
établi un climat de confiance, le dialogue devient riche. Il
révèle la diversité de fonctionnement
des élèves. Il semble que chacun ait son propre
style cognitif. Dans ces conditions il paraît abusif de
vouloir imposer des méthodes de résolution de
problème sous prétexte qu’il y aurait
des modèles incontournables pour la pensée
humaine. Combien de fois ai-je vu des élèves
« barrer » leur travail juste sous
prétexte qu’il n’est pas comme la
méthode utilisée par le prof. Se vivre en
échec alors qu’on avait réussi ! Un
jour Britt Mary Bath, devant un parterre de prof de maths, a
demandé à chacun d’écrire
sur une feuille sa définition du losange. Sur 27
participants il y avait 16 définitions
différentes. Toutes justes bien sûr. Alors, avec
les élèves, attention à la
pensée unique. Cela ne signifie pas qu’il faut
laisser les élèves faire ce qu’ils
veulent. Loin de moi cette idée. Mais on ne peut
pas imposer une méthode, sauf à
déstabiliser l’élève et
à lui ouvrir la porte de l’échec. Par
contre il faut exiger qu’il valide sa méthode. Il
faut veiller qu’il ne bricole pas localement des pseudo
méthodes et le tirer en douceur vers l’abstraction
et la généralisation. Nous retrouvons
là l’idée de la Zone Proximale de
Développement de Vygotski, qui fait évoluer
l’individu progressivement à la
périphérie de son domaine d’expertise.
Les critères de la médiation définis
par Reuven Feuerstein et Jérôme Bruner son
indispensables pour ce travail « d’horloger
». Car il ne s’agit pas de faire obéir
mais d’amener à l’enfant
décider lui même d’accepter une
méthode. Il ne s’agit pas de dresser un
être humain, mais de l’éduquer.
L’éduquer pour qu’il adhère
à ce qu’il apprend et qu’il soit en
mesure de retransmettre à la
génération qui, plus tard, va dépendre
de lui.
Alors ? Anodin cet exercice ?
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