Une drogue.

Entre nous le rôle inavoué du médiateur est celui de dealer. La drogue qu'il infuse est gratuite, disponible en quantité illimitée, elle est tout ce qu'il y a de légal et elle est même fortement recommandée et valorisée par la Société. Il s'agit de l'activité intellectuelle pure. Mais pour que cette démarche prenne tout son effet il nous faut renoncer à quelques idées reçues. Renforcer les activités concrètes sous prétexte que le jeune se débrouille mal dans les activités intellectuelles constitue une véritable agression contre son humanité. Si l'on dit que c'est en forgeant que l'on devient forgeron, alors c'est en ayant des expériences de pensée de haut niveau que l'on devient intelligent. De même, dans l'enseignement, partir d'une activité ludique pour accéder à une abstraction est entreprise bien périlleuse. En réalité, l'élève focalise en premier sur ce qui lui est familier ou ce qui déclenche chez lui une réaction affective. Engouffré dans son présent il sera bien difficile de l'en sortir pour le faire accéder au concept abstrait qui est l'objectif de l'activité. Les activités ludiques stimulent prématurément les circuits neuronaux du plaisir qui par effet de contraste rendent l'effort intellectuel désagréable. Le support ludique va donc à l'encontre du but recherché. En réalité le plaisir est intrinsèquement lié à l'aboutissement de la démarche heuristique, il en est la récompense, il est après. C'est le "Euréka" d'Archimède. Comme pour une drogue, un élève qui a vécu une fois ce moment intense n'aura qu'une idée : recommencer et augmenter la dose. Il y a dans le besoin d'activité intellectuelle une ressemblance avec le joueur. Malgré tous les désagréments qui en résultent il y revient, poussé par une puissante simulation mentale de la sensation de réussite. Le plaisir n'est pas avant mais après. Mais l'anticipation du plaisir et de la fierté peuvent être de puissants stimulants qui aideront à surmonter les obstacles et les désagréments, car l'apprentissage est pavé de frustration. Combien faut-il de "j'ai compris" déçus, avant d'avoir compris ? Il faut faire vivre à l'élève ces moments de difficulté qui angoissent, mais qui basculent d'un coup dans le "euréka". Faire vivre cette tension qui monte et qui brutalement se libère comme dans un orgasme. Un élève qui a vécu cet instant magique, y reviendra fatalement. L'activité intellectuelle comme une drogue avec son état de manque et le besoin d'augmenter la dose.

Une démarche heuristique

Utiliser des exercices en marge des contenus scolaires auxquels peuvent être attachés des souvenir désagréables. Prendre des contenus hors du commun pour restaurer l'intérêt et la motivation. Prendre des exercices qui mettent tous les membres du groupe en échec, car partager l'échec avec les autres relativise le sien. Des exercices extrêmement difficiles pour lesquels nous n'avons aucune réponse toute prête en mémoire et qui obligent à construire du sens. Des exercices qui, parfois, n'ont pas de réponse établie, et pour lesquels on ne peut pas compter sur le "maître". Des exercices qui forcent donc l'élève à une prise d'autonomie vis à vis de l'adulte et l'obligent à développer une exigence de rigueur vis à vis de lui. Les exercices sont alternativement en modalité verbale et graphique.

Mentaliser plutôt que faire.

Le but est de "monter" dans la tête de l'élève une "colonne d'abstraction" la plus haute possible. Car plus le savoir construit est décontextualisé plus il est transférable à d'autres situations. Ce qu'il faut construire c'est la démarche d'abstraction. C'est donc construire des groupes neuronaux dans les aires de l'abstraction, des groupes qui soient prêts à être utilisés sous d'autres sollicitations. "Faire" ne répond pas à cette exigence. "Faire" est déjà la conséquence d'une représentation mentale. Il faut donc résolument se situer en amont du "faire", c'est à dire dans la mentalisation. Et pour cela il faut se mettre dans le "dire". Notre outil est la verbalisation, la mise en récit. D'abord sur la perception, puis par un moment de silence après le premier niveau de discours, accéder au niveau supérieur de la pensée. Un rite du silence qui, à certains moments, éteint les entrées sensorielles pour que la pensée endogène puisse se déployer sans entrave. Allonger le vécu psychologique du temps pour entrer dans un état de méditation.

Le processus plutôt que le résultat.

Le médiateur doit absolument apprendre à réfréner son attitude explicative centrée sur le contenu et son angoisse du bon résultat, pour résolument focaliser sur l'être humain en recherche de sens, repérer son domaine d'expertise et le tirer en restant dans sa zone proximale de développement. Le but n'est pas de réussir mais d'apprendre à réussir. Apprendre à l'élève à flâner dans une situation, à en explorer les recoins en rendant le temps long. Lui apprendre à se promener dans l'exercice comme dans un labyrinthe où la sortie est présente à l'esprit sans être pressante. Amener les élèves à découvrir que l'intelligence repose sur des opérations mentales telles que la perception analytique, la comparaison, le schéma de relation, la catégorisation, la planification … Le texte de la Madeleine de Proust en est, bien sûr, un excellent exemple, mais ce travail peut être conduit à travers toutes les activités intellectuelles. Apprendre à persévérer sans sombrer dans la persévération. C'est peut être le seul aspect où le médiateur va devenir explicatif pour éclairer une démarche une attitude vécue. Mais il n'y a pas de leçon car la méta cognition ne s'apprend pas, on en fait l'expérience. L'objectif est atteint le jour où l'élève est capable de dire "J'émets l'hypothèse que …", alors il fait la distinction entre ce que sa pensée croit et ce que le monde extérieur est. Il n'existe pas de modèle mental standard du fonctionnement de l'intelligence, auquel l'individu devrait absolument se soumettre. Le chemin de l'intelligence est long et chaotique? Progrès et régressions alternent et chacun doit cheminer selon son propre rythme.