Les savoirs évoluent de plus en plus vite. Il faut ainsi savoir que 95% des connaissances que nous avons aujourd'hui sur le cerveau ont moins de 15 ans. Cela a des conséquences. Il n'est plus possible, par exemple, de continuer à opposer esprit et matière. La pensée est indissociable de son incarnation : le cerveau. Pour nous, éducateurs, qui avons à donner forme à l'esprit ces nouvelles connaissances remettent en cause bien des idées reçues et que nous prenions pour des certitudes.

La donne biologique offre un potentiel intellectuel gigantesque. Notre cerveau humain pèse environ 1300 grammes. Cette écorce toute plissée, le cortex, s'il était mis à plat occuperait une surface de près de 2 mètres carrés. On estime que le cerveau humain contient de l'ordre de 100 milliards de neurones, c'est-à-dire autant qu'il y a d'étoiles dans la Voie Lactée. Chaque neurone entretient en moyenne 10 000 connexions avec ses semblables. Les points de contacts entre neurones s'appellent des synapses. Dans un centimètre cube on peut en compter 500 millions. Si nous devions compter les combinaisons possibles nous obtiendrions un nombre 10 suivi d'un million de zéros. A titre d'exemple, on estime que dans tout l'univers connu il y a environ 10 suivi de 80 000 zéros particules positives. C'est dire si la donne biologique est immense. On peut même se demander si les difficultés que nous rencontrons pour penser ne tiennent pas à une surabondance de moyens plutôt qu'à un manque.

L'autre phénomène mis récemment en évidence est la plasticité neuronale qui permet au cerveau de s'auto-organiser en permanence. Le cerveau est un organe où subsiste des hormones de croissance tout au long de la vie. Sous la pression d'une stimulation des arborescences axonales peuvent pousser à tout âge et créer de nouvelles possibilités de connexion. Par exemple, on sait, et on voit grâce aux nouvelles techniques d'imagerie médicale, qu'a force d'entraînement, la main gauche du violoniste occupe dans le cerveau une place plus grande, que cette zone se densifie en terme de connexions et que les marques du vieillissement cérébral y sont plus tardives. En matière d'auto-dépannage le cerveau se révèle être un organe extraordinaire. On sait que suite à des lésions dans une zone du cerveau, d'autres aires peuvent prendre le relais pour assurer les fonctions atteintes. On sait que chez les aveugles de naissances les aires visuelles non stimulées par l'œil sont reconverties et dédiées aux fonctions tactiles. On ne compte plus les cas spectaculaires de "récupération" suite à des accidents.

Enfin, mais sans épuiser le sujet, on nous a dit et répété que nous naissions avec un stock donné de neurones et que passé un certain âge, nous les perdions à raisons de plusieurs milliers par jour. Aujourd'hui, cette certitude vacille. Depuis 1988, on sait, qu'a l'automne, le canari perd ses aires cérébrales du champ d'amour et qu'elles réapparaissent au printemps. Il s'agissait alors du premier indice d'un renouvellement possible des neurones. Depuis, les signes se sont multipliés et très récemment des travaux sur le macaque ont montré une neurogénèse dans certaines zones de l'hippocampe (lié à la mémoire) et des aires associatives.

Une autre caractéristique propre à l'espèce humaine est l'importance du volume des aires frontales de son cerveau. Cette zone qui n'est en relation directe ni avec le monde extérieur ni avec le corps. Une zone qui est exclusivement tournée vers le cerveau lui même. Les aires frontales sont indispensables à la conscience de la conscience. Dans l'Evolution, le développement de ces aires frontales est récente (de l'ordre de cent mille ans) et concomitante avec l'apparition de l'art. La maturation des aires frontales ne commence que tardivement :vers 6 ans ( l'âge de raison ?), elle est lente et peut se prolonger jusqu'à l'âge adulte (vers 20 ans). Chez l'enfant les aires limbiques sont matures très vite, ces aires à l'affût du monde extérieur focalisent sur les indices ayant précédemment générés déplaisir ou menace, elles réagissent de façon automatique, instantanée et inéluctable, en générant des états émotionnels. Chez l'enfant, les lobes frontaux n'étant pas matures le traitement rationnel des émotions n'est pas encore possible. En effet, les lobes frontaux interviennent dans la pensée déductive, l'analyse logique et séquentielle de la réalité. Ils permettent de se dégager de l'ici et maintenant pour aborder le monde à l'aide de modèles et avec de l'intentionnalité. Boris Cyrulnik dans son livre "l'ensorcellement du monde" dit : "les personnalités frontales nous font comprendre qu'un homme ne peut vivre sa condition humaine que lorsqu'il parvient à se libérer du présent. Or la personnalité frontale ne vit qu'au présent, un présent incessant, une succession de présents dans un monde où rien de son passé ne persévère et où aucun avenir ne se figure". Les personnes qui présentent des déficits frontaux sont donc dépendantes de l'environnement, s'accrochent à des détails (souvent non pertinents), ils n'accèdent pas une globalité porteuse de sens, ils sont incapables d'anticiper et de construire des stratégies, incapables de se corriger en fonction de modèles. Ne reconnaissons-nous pas là le profil des bien des jeunes que nous avons en classe ?

Ainsi donc, la génétique loin d'imposer sa loi de façon immuable est en réalité un puissant générateur de possibles. Le neuropsychiatre, Pierre Karli le dit très bien dans son livre "Le cerveau et la liberté" : "le génome est un ensemble de possibles préprogrammés caractéristiques de l'espèce qui s'actualise par l'interaction avec un ensemble de possibles non programmés qui est pour une large part d'ordre social."

En fait c'est l'environnement qui choisira et déterminera ce que le génome doit exprimer en vue de l'adaptation. Tout ceci amène à penser qu'en matière de fonctionnement intellectuel il existe en chaque individu une marge progrès considérable. Pour les éducateurs que nous sommes c'est à la fois l'ouverture d'une alternative positive et un défi à relever. La notion d'intelligence a été l'objet de points de vue d'autant plus péremptoires qu'ils étaient fondés sur des croyances et des fantasmes. Aujourd'hui le concept de potentiel d'intelligence est un savoir qui repose sur de nombreuses preuves établies scientifiquement. Il n'est plus possible de nier ce potentiel à un être humain. Dire d'un enfant qui ne réussit pas à l'école, qu'il sera un bon manuel, ou, hypocrisie suprême, qu'il a l'intelligence du geste, revient à lui nier ce qui fait son appartenance à l'espèce humaine. Etablir cette négation en système est un véritable crime contre l'humanité. La question n'est pas celle de l'existence mais celle de son actualisation. Cela relève de la responsabilité des adultes.