Nicole Dubois dans son livre « locus of control » traite le problème de l’attribution des réussites et des échecs. L’élève en difficulté réussit parce que c’est facile, il échoue parce qu’il est nul. Le « bon » élève au contraire réussit parce qu’il est bon et échoue parce que c’est difficile.

Au moment de la réussite, l’élève qui a l’habitude de réussir ne boude pas son plaisir. Son visage s’illumine, son regard brille, il éclate de rire, il cherche à communiquer avec son voisinage. Nul doute, il jubile. Ce plaisir est d’autant plus fort que le problème lui a résisté. Un problème dont nous avons déjà la réponse toute prête en mémoire ne procure pas un tel plaisir. Un problème nouveau mais facile à résoudre ne procure pas ce plaisir. L’intensité du plaisir est lié au degré de résistance du problème. C’est quand le doute a été élevé que le moment de la réussite, souvent instantané, déclenche une bouffée de plaisir. Méfions nous des exercices dit ludiques qui placent le plaisir avant la tâche ou dans les traits de surface de la tâche. Partant d’un niveau de plaisir élevé, le désagrément de la recherche s’en trouve renforcé d’où des comportements de réticence face à la tâche. Le plaisir est dans l’aboutissement et dans la réussite, donc après. Comme en montagne où le plaisir du sommet et d’autant plus grand que l’ascension a été dure. C’est l’effet de contraste qui démultiplie l’effet. Et il faut dire que l’insight dans un problème qui a résisté est bref et brutal. Il correspond à l’activation de réseaux neuronaux qui s’harmonisent avec ceux ouverts par le problème. C’est souvent plus le sentiment de comprendre que la compréhension elle même qui génère le plaisir. C’est particulièrement observable chez les élèves en difficulté qui répondent uniquement pour accéder tout de suite à ce plaisir car le doute est pour eux trop insupportable. La réponse qui produit du plaisir est ensuite repoussée d’où un déplaisir d’autant plus grand. Les élèves en situation de réussite scolaire eux savent tenir le doute et donc se trompent peu, leur plaisir se trouve validé par le monde extérieur ce qui a pour conséquence de renforcer ce plaisir. Comme dans l’humour où les indices nous font imaginer une suite aux événements et où la suite réelle diffère sensiblement tout en restant compatible avec les indices. Il se produit une rupture catégorielle qui active puissamment des réseaux neuronaux qui étaient jusque là restés en dehors du champ des hypothèses. C’est l’activation brutale de ces nouveaux réseaux en harmonie avec les autres qui semble générer le plaisir.

Et cette bouffée de plaisir est probablement le principal facteur de motivation. L’élève en difficulté qui a l’expérience de ses échecs répétés va appréhender les situations d’apprentissage. Il va se réfugier dans les mécanisme classiques de fuite, d’évitement et si cela n’est plus possible dans l’agression pour échapper à ce qui est pour lui destructeur. Le stress chronique ainsi provoqué a d’autres conséquences encore plus grave, car ce stress détruit les neurones de certains aires limbiques essentielles pour la mémorisation. C’est ainsi que l’élève en difficulté est aspiré dans une spirale de l’échec. Heureusement cette destruction de neurones est réversible et le retour à un climat paisible va permettre à la neurogénèse de réparer les dégâts. Un neurotransmetteur, la dopamine, joue un grand rôle dans le couple apprentissage-plaisir. Il semble que l’augmentation du taux de dopamine dans le cerveau serait lié à l’anticipation que l’on se fait du plaisir qu’on va tirer d’une situation que l’on a expérimentée comme gratifiante. La dopamine serait un vecteur de la motivation pour une tâche et donc un facteur facilitant l’apprentissage. La réussite joue alors comme une drogue. On y revient. On multiplie les occasions. Mais ce faisant on rehausse le seuil de dopamine en dessous duquel on se sent en état de manque. Ce relèvement du seuil conduit à augmenter de la dose pour éviter le déplaisir du sentiment de manque. C’est le phénomène d’accoutumance. Pour un élève en difficulté ce mécanisme ne présente pas de danger puisqu’il le ramène à la « normale ». Mais pour un « bon » élève il faut être vigilant, car il peut y avoir emballement et dérive vers l’hyper activité intellectuelle selon les mécanismes destructeurs de la drogue. Une telle dérive doit nous interroger sur les causes de ce besoin. Cela peut masquer un état de souffrance psychologique.

Eprouver le plaisir d’une réussite que l’on s’attribue, permet d’anticiper le plaisir de la réussite. C’est là le plus puissant ressort de la motivation pour l’activité intellectuelle. Ce mécanisme fonctionne comme celui de la drogue, avec son état de manque et le besoin d’augmenter la dose. Le faire vivre à des élèves en difficulté pourrait s’avérer salvateur. Mais c’est un processus long, demandant probablement deux ou trois ans. Il n’est pas sûr que notre société pressée puisse comprendre cette démarche.