Praticiens du PEI de longue date, nous avons tous rencontrés des élèves qui déployaient une activité intellectuelle de haut niveau au sein de nos groupes et qui restaient en échec profond dans le domaine scolaire. Au fond ces enfants sont très dépendants du contexte. Avec les critères de la médiation énoncés par Bruner et Reuven Feuerstein, nous arrivons à créer un espace sécure qui permet à l'enfant de revivre mentalement. Le non transfert vers le champ scolaire était une énigme.

Il semble que Serge BOIMARE, avec son livre "l'enfant et la peur d'apprendre" apporte un point de vue qui ouvre des perspectives. Citons quelques passages en espérant que la méthode des extraits n'altère pas sa pensée.

"Quelle force mystérieuse peut pousser des enfants intelligents et curieux à ne pas mettre en œuvre les moyens dont ils disposent dans le cadre scolaire. On s’aperçoit que c’est la situation d’apprentissage elle-même qui déclenche des peurs perturbant l’organisation intellectuelle. La confrontation avec la règle et l’autorité, la rencontre avec le doute et la solitude, inhérentes à la démarche d’apprendre et penser, réveillent alors une inquiétude trop profonde, contre laquelle il est illusoire de vouloir lutter avec les outils pédagogiques ordinaires..."

et aussi :

« J’ai toujours remarqué de façon paradoxale que plus le thème qui servait de support aux apprentissages était neutre et plus il favorisait le retour de l’inquiétude. Les livres de lecture aseptisés, sans évocation de sentiments, ou les livres destinés à la rééducation, écrits avec des caractères gras ou rouges, où il est question du canard qui va à la mare et de la poule qui picore du grain dur, sont de véritables "incitations à la débauche " pour ces enfants qui passent le plus clair de leur temps à faire des sexes et des armes avec les lettres de l’alphabet, trouvant ainsi un moyen, en restant près de la forme de la lettre, de ne pas quitter le registre de la chose et d’échapper au détour que leur imposerait la symbolisation avec le risque de déstabilisation qu’elle comporte pour eux. Autrement dit, nous devons être vigilants car le remède peut contenir le mal en lui. … En introduction, j’ai dit que ces enfants acceptaient l’effort de l’apprentissage parce que j’étais entré en concurrence de façon féroce et directe avec les thèmes qui habituellement font disjoncter leur pensée. Est-ce que j’irais jusqu’à choisir des thèmes pour le travail scolaire tournant autour de la mort et de la sexualité ? Est-ce que dans une classe j’irais jusqu’à parler de dévoration, d’inceste, d’émasculation, d’anéantissement et autres choses de même genres ? Ma réponse est oui. Oui parce que j’ai remarqué que les seuls thèmes qui étaient capable de retenir l’attention de ces enfants portaient en eux les inquiétudes et le émotions qui d’ordinaire les dérèglent. Oui parce que je me suis aperçu que leur capacité de résistance à l’envahissement parasite, dont je viens de parler, se trouvait nettement améliorée lorsque le sujet de notre étude traitait aussi de ce qui leur fait peur. »

Ainsi, avec ces élèves, Serge Boimare se tourne-t-il vers les thérapies comportementales qui font cotoyer intellectuellement la peur pour l'éloigner. Les cultures humaines traitent, chacune à leur façon, de ces sujets depuis la nuit des temps. Ce n'est pas un hasard si Serge Boimare fait appel aux mythologies, aux récits initiatiques et à des textes comme la Bilble.

J'ai l'intention, ici, de développer une approche de la peur par les neurosciences.

Tout d'abord un brin d'anatomie du cerveau. Rassurez-vous juste un brin, car l'organe est d'une complexité inquiétante. Voici les acteurs : les sytème limbique et le lobe frontal. Regardez leur proximité.



Maintenant observons de plus près le système limbique placé au centre du cerveau. Il est le siège de nos émotions.



D'un point de vue psychologique, la peur, l'anxiété et l'angoisse désignent trois réalités distinctes. Elles sont toutefois apparentées et peuvent aussi être considérées comme trois degrés d'un même état.

La peur est une émotion forte et intense éprouvée en présence ou d'une menace réelle et immédiate. Elle provient d'un système qui détecte les dangers et produit des réponses qui augmentent nos chances de survie face à cette situation dangereuse. Autrement dit, elle met en branle une séquence comportementale défensive.

Les peurs archaïques font partie des peurs conditionnées en ce sens qu'elles ne correspondent pas à un danger réel.

Pour comprendre, examinons les deux voies de traitement d'un stimulus.



Par le circuit court, les amygdales traitent l'information en urgence sur la base d'indices de bas niveau contenus dans le flux arrivant des entrées sensorielles et la mémoire qu'il a de certaines situations. Certains éléments du contexte, parfois infimes, qui n'ont pas de sens pour nous, vont, chez certains, réveiller la mémoire d'événements qui ont été vécus sur le mode d'un traumatisme. Tous les symptômes de la peur vont alors apparaître : sueurs, accélération du rytme cardiaque, fuite ou agression... Tout cela échappe à notre conscience.

Le circuit long emprunte les voies corticales. L'hippocampe traitent une information beaucoup plus élaborée et complexe et apprécie la situation sur une base plus rationnelle en fonction de la mémoire qu'il a de la situation. L'hippocampe peut alors mais avec un temps de retard calmer les amygdales et donc réduire l'état de peur.

Le problème est que dans la chronologie du développement individuel les amygdales sont matures bien avant l'hippocampe et que pendant l'enfance des peurs peuvent s'inscrire dans les amygdales sans contrepoids dans l'hippocampe. Un événement de l'enfance vécu comme un traumatisme, pourra laisser une trace qui perturbera les fonctions mentales et comportementales d'un adulte par des mécanismes inaccessibles à la conscience.

Le recourt aux représentations culturelles de ces peurs dans un contexte neutre va donc permettre de construire une représentation apaisée dans l'hippocampe qui pourra ainsi jouer son rôle de modérateur.

Mais il faut savoir que l'on n'effacera jamais ces peurs contenues dans les amygdales.



Dans les amygdales il y a des réseaux neuronaux particulièrement résistants à l'extinction. Tout au plus pourrons-nous inhiber suffisamment de réseaux de neurones à l'entrée pour contenir ces peurs inappropriées. C'est le phénomène d'extinction exploité dans les thérapies comportementales.

L'humanité par une approche empirique a intégré dans ses cultures les outils de réduction de l'angoisse, de l'anxiété et de la peur. Ces outils trouvent aujourd'hui leurs fondements scientifiques. A nous de leur donner (ou redonner) toute leur valeur.

Un article qui explicite la fonction des contes relativement aux peurs

Un site remarquable pour comprendre le cerveau

Voir aussi le livre "NEUROSCIENCES" de Purves et Augustine chez de boeck
Ainsi que le livre "le cerveau et la liberté" de Pierre Karli chez Odile Jacob.
Les schémas reproduits ci-dessus sont utilisés dans un cadre non lucratif et à des fins d'éducation.